A la minute

Réglée comme papier mâché
A rouler écrire ou à musique 
La fenêtre-écran d'en face s'éteint
La voisine ferme les volets et lumières 
A 22h chaque jour tapantes sur l'enclume 
Des aiguilles perfusions de temps 
A la minute près.

(J'ignorais si j'admirais ou méprisais
Toutes ces petites habitudes.)

Ils ont la conscience des horaires 
Pas celle du Temps qui passe.

Peut-être cela faisait-il partie 
De la recette du bien-être 
De l'équilibre sur le fil de l'existence
La paix intérieure et j'en passe
Et cætera toussa toussa.

On ne pouvait plus 
Avancer l'heure de cinq minutes 
Sur nos montres connectées, divers écrans
Reminders notifications et temps de (non) 
Connexions alors que 
Je le faisais sur le coucou 
A remonter deux fois par jour
Comme une preuve à moi-même 
D'être encore en vie.

Ainsi fils de cheminot 
Je prévoyais l'avance sur le retard 
Et étais certain que le pendule 
Soit toujours en ligne de mire 
Du fuseau horaire.

Ils ont la conscience des horaires 
Pas celle du Temps qui passe.

Souvent il suffisait
Ne serait-ce que de cinq secondes 
D'hésitation pour rater un train
Voir les portes se fermer 
Être et demeure impuissant 
Bouton d'ouverture éteint 
Impossible de se faufiler
Dans ce laps de temps et de 
S'engouffrer dans le wagon
Voir le train démarrer
Observer figé sur place 
Son cul aux phares rouges 
S'éloigner  comme une femme 
Insaisissable nous échappant une fois en corps.

La conscience des horaires 
Pas celle du temps qui passe.

Et pour quelques secondes
Tout s'échappait:
Un train, une femme, une vie.

Tout dépendait de paramètres 
Sans contrôles de valeurs précises 
Rien que 
Le choix du chauffeur de train
Démarrer au début ou à la fin de la minute
Le long de ses soixante grains.

Ainsi grâce à mon jeu 
Consistant à plonger
Les yeux grands ouverts 
Dans l'espace entre deux secondes:

(Ce temps plus vivant que jamais
Entre deux cliquetis de trotteuse 
Savoir par cœur et par âme le trajet du pendule
Fil de rasoir raison toujours aiguisé.)

S'il m'arrivais de douter un instant
- Mais une fois seulement -
Je ne perdais aucune seconde 
En hésitation tourne-en-rond 
Ne pas rester 
Seul et ébahi 
Sur un quai de gare gris.

Le lendemain j'ai défroissé mon papier à musique
Fermé les rideaux à 21h50
Eteint les lumières les écrans 
Mis au lit en écoutant des entretiens
De Françoise Sagan.

(Ma tendre Célia, 
J'avais oublié ces airs 
De sage sagace savant 
Qui te faisaient lui ressembler)

J'ai entendu l'entièreté de l'interview
Sans pouvoir m'endormir
En douleur, seul et vide 
(De sentiments, d'âme, de raison)
Puis ai passé une des pires
Nuits de ces derniers moi(s)
Me réveillant une fois par heure et achevant 
Ce désastre supplémentaire 
(D'être quelqu'un, d'être vivant et sur les bons rails)
En me levant une heure avant 
L'ouverture de la boulangerie. 

(On était mardi
Jour de fermeture.)

C'était ça l'effroi
De la conscience du Temps qui passe.

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